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ESSENTIEL
On se souvient aussi de la célèbre maxime de So-
crate : « Connais-toi toi-même. » Il ne l’avait pas inven-
tée, mais reprise du temple d’Apollon, à Delphes,
dont Platon affirme qu’elle ornait le fronton, et elle
est devenue l’emblème de sa quête. Le philosophe
athénien n’interrogeait pas ses interlocuteurs sur des
questions métaphysiques abstraites, mais il les accou-
chait d’eux- mêmes. Et, au-delà de leur individualité, à
travers l’homme singulier, c’est à la nature humaine
qu’il voulait accéder. Il estimait que lorsqu’un individu
plonge dans sa nature profonde, lorsqu’il s’élève de
ce fait au-delà de ses préjugés et de ses passions, il
peut toucher au « vrai », à ce qui fonde l’humain : le
vrai courage, la vraie justice, la vraie bonté.
Le Bouddha ne disait rien d’autre en affirmant :
« Quand la vraie nature des choses devient claire pour
le méditant, tous ses doutes disparaissent, parce qu’il
réalise quelle est cette nature et quelle est sa cause. »
Une nature unique, qui se situe au-delà des identités
individuelles et qui rattache chacun d’entre nous à
l’humanité entière.
Se connaître soi-même, c’est alors connaître l’huma-
nité, mais aussi le cosmos et le divin qui se dévoile au
plus intime de soi. La maxime complète inscrite sur
le temple d’Apollon le dit explicitement : « Connais-toi
toi- même et tu connaîtras l’univers et les dieux. » Ce
qu’un contemporain chinois de Socrate, Mencius, a
aussi fort bien formulé : « Celui qui va jusqu’au bout
de son cœur connaît sa nature d’homme. Connaître
sa nature d’homme, c’est alors connaître le ciel. »
La culture contemporaine a tendance à réduire les ob-
jectifs de la connaissance de soi aux thématiques du
développement personnel : on apprend à se connaître
pour dominer ses émotions, pour mieux gérer sa vie
au quotidien. Cet objectif est certes excellent, mais
aussi quelque peu réducteur. Il est important de com-
prendre qu’en apprenant à se connaître soi- même on
accède à une perception plus universelle de la nature
humaine.
LES VERTUS ET LA VOIE DU MILIEU
La vertu est, en somme, le point d’équilibre qui nous
permet de poser, par l’usage de notre volonté, des
actes justes, loin de l’excès et de l’ascèse qui sont
aussi nuisibles l’un que l’autre.
Cette affirmation est confirmée par l’expérience du
Bouddha. Comme je l’ai déjà raconté, après avoir fui
le palais princier de son père pour partir en quête
de la Vérité, il commence par rejoindre les ascètes
les plus stricts, ceux qui cherchent la délivrance en
s’infligeant les plus redoutables mortifications. À leurs
côtés, le Bouddha frôle la mort à force de privations et
de souffrances, il n’atteint pas la délivrance mais, au
contraire, disent les textes, se retrouve dans un état
d’affaiblissement tel qu’il en devient incapable de se
livrer à la méditation.
Il décide d’abandonner cette voie extrême dont il
constate la vacuité, recommence à se nourrir avec
modération et à ne plus s’infliger de tortures. Une
nuit, il accède à l’Éveil. Il entamera ainsi son premier
sermon, prononcé à Bénarès : « Un moine doit éviter
deux extrêmes. Lesquels ? S’attacher aux plaisirs des
sens, ce qui est bas, vulgaire, terrestre, ignoble et qui
engendre de mauvaises conséquences, et s’adonner
aux mortifications, ce qui est pénible, ignoble et en-
gendre de mauvaises conséquences.
Évitant ces deux extrêmes, ô moines, le Bouddha a
découvert le chemin du milieu qui donne la vision,
la connaissance, qui conduit à la paix, à la sagesse,
à l’éveil et au nirvana. » Il ne cessera par la suite de
prêcher ce que l’on appellera « la voie du Milieu », la
seule apte à nous libérer du cycle du samsara pour
atteindre l’Éveil.
LE CHEMIN VERTUEUX
La tradition bouddhiste publiera des centaines de trai-
tés sur les vertus et les vices, balisant un chemin de
conduite éthique. Les enseignements tibétains, par
exemple, évoquent les quatre vertus de la parole : ne
pas mentir, ne pas avoir de parole blessante, ne pas
avoir de parole de discorde et ne pas avoir de parole
futile. La morale chrétienne a repris les quatre vertus
cardinales d’Aristote et y a ajouté les trois vertus théo-
logales, c’est-à-dire celles qui ont Dieu pour objet : la
foi, l’espérance et l’amour. Paul les cite dans sa pre-
mière Épître aux Corinthiens, et il ajoute :
« Mais l’amour est le plus grand. » Comme les vertus
morales, ces vertus se développent par leur mise en
pratique régulière, mais ici la volonté humaine ne suf-
fit pas :
S
AVOIR- ÊTRE