Page 46 - Magazine Essentiel n25

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CONNAISSANCE ET DISCERNEMENT
Le Bouddha et Socrate, entre autres sages, n’ont
cessé de répéter cette vérité : l’ignorance est la cause
de tous les maux. Comment peut-on construire sa
vie sans connaissance et sans discernement ? Nous
sommes tout le temps appelés à distinguer, à diffé-
rents niveaux, le bien du mal, le vrai du faux, le juste
de l’injuste, le positif du négatif. À un stade élémen-
taire, d’ailleurs bien plus développé chez les animaux
que chez les humains, le discernement est instinctif :
un animal « sait » d’emblée ce qui est bon et ce qui est
mauvais pour sa survie et celle de son espèce.
Nous disposons aussi de cet instinct animal, même si,
avec l’éducation et la socialisation, nous nous en mé-
fions parfois, nous obstinant à suivre un chemin ou à
fréquenter des individus dont notre « premier instinct »
nous avait détournés. Certaines personnes, il est vrai,
ont une intelligence instinctive particulièrement forte,
mais cet instinct ne suffit pas à déployer l’être humain
dans sa pleine humanité. Ce qui nous rend complets,
c’est la raison, cette faculté de réfléchir, de croiser les
données et d’agencer les connaissances, de les ana-
lyser sous plusieurs angles avant de prendre une déci-
sion. C’est ce que j’appelle notre capacité de discer-
nement raisonné qui, à la différence du discernement
instinctif, n’est pas inné mais acquis par l’expérience
et par les connaissances. Apprendre à discerner est
l’une des choses les plus importantes que nous ayons
à faire dans notre vie, et cela requiert un savoir, une
conscience, une réflexion personnelle.
C’est le but même de la philosophie, dont l’étymologie
signifie « l’amour de la sagesse », et dont on peut dire
qu’elle consiste à rechercher la vérité.
LES ENJEUX DE LA QUÊTE INTÉRIEURE
Cette quête de connaissance n’est pas primordiale
pour survivre – nous connaissons tous des personnes
accrochées à des idées fausses, des préjugés, des a
priori, qui assouvissent néanmoins correctement les
besoins les plus sommaires de l’existence –, mais
elle est indispensable pour celui qui veut mener une
existence authentiquement humaine, qui cherche à
s’élever au-dessus de la simple animalité, en quête
du beau, du juste, du vrai, du bien. Le grand paradoxe
de la connaissance philosophique, et qui constitue
son point de départ, c’est qu’il faut commencer par
désapprendre. Il faut mettre en doute toutes nos certi-
tudes acquises sans réflexion critique personnelle par
le biais de l’éducation familiale, de la religion, de la
société. Car si certaines vérités sont ainsi transmises,
des erreurs et des préjugés sont aussi véhiculés.
Chaque époque, chaque pays, chaque culture, chaque
famille transmet son lot de visions limitées ou erro-
nées du réel. La reconnaissance de notre propre igno-
rance est donc au fondement même de la quête de
la sagesse. Socrate l’a fort bien exprimé : « Je ne sais
qu’une chose, c’est que je ne sais rien », répétait- il
à satiété, déstabilisant ainsi ses interlocuteurs et les
obligeant à remettre eux aussi en doute leurs propres
certitudes.
De nos jours encore, malgré les progrès de la connais-
sance et de l’éducation philosophique, nombre d’indi-
vidus préfèrent se fier aux préjugés et refusent d’inter-
roger de manière critique ce qu’ils ont appris enfants.
Pour certains, sans doute s’agit-il de paresse intellec-
tuelle. Pour d’autres, c’est la peur d’être déstabilisés,
de devoir remettre en cause des choix de vie, et aussi
la crainte de se marginaliser vis-à-vis du groupe, de la
famille, du clan. Car si la quête de la vérité rend libre,
elle rend aussi solitaire. Elle défait les liens naturels
et archaïques qui reposent souvent sur un consensus
« non dit » de valeurs et de croyances partagées.
C’est d’ailleurs pourquoi Jésus affirmait : « Je ne suis
pas venu apporter la paix, mais le glaive. Je suis venu
séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la
belle-fille de sa belle- mère : on aura pour ennemis les
gens de sa propre maison. Celui qui aime son père ou
sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui
qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas
digne de moi. »
CONNAIS-TOI TOI-MÊME
Le travail de discernement et de recherche de la vé-
rité dont je viens de souligner l’importance exige non
seulement un apprentissage et une connaissance du
monde, mais aussi une véritable connaissance de soi.
Héraclite, le penseur d’Éphèse, affirmait déjà au dé-
but du Ve siècle avant notre ère : « Il faut s’étudier
soi-même. »
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