Page 42 - Magazine Essentiel n25

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ESSENTIEL
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endant des millénaires, la religion a
rempli ce rôle d’éducation de la vie in-
térieure. Force est de constater qu’elle
le remplit de moins en moins. Non
seulement parce qu’elle a, au moins
en Europe, beaucoup moins d’influence sur les
consciences, mais aussi parce qu’elle s’est rigidifiée.
Elle offre le plus souvent du dogme et de la norme
quand les individus sont en quête de sens. Elle édicte
des credo et des règles qui ne parlent plus qu’à une
minorité de fidèles et elle ne parvient pas à renou-
veler son regard, son langage, ses méthodes, pour
toucher l’âme de nos contemporains qui continuent
pourtant à s’interroger sur l’énigme de leur existence
et sur la manière de mener une vie bonne. Pris en
tenaille entre une idéologie consumériste déshuma-
nisante et une religion dogmatique étouffante, nous
nous tournons vers la philosophie et les grands cou-
rants de sagesse de l’humanité.
LA SAGESSE EST ÉTERNELLE
Les sages du monde entier – de Confucius à Spinoza
en passant par Épicure, Plotin ou Montaigne – nous
ont légué des clés permettant de nourrir et de déve-
lopper notre vie intérieure : accepter la vie comme
elle est, se connaître et apprendre à discerner, vivre
dans l’ « ici et maintenant », se maîtriser, faire le
silence en soi, savoir choisir et pardonner. Ces clés
de sagesse universelle n’ont rien perdu de leur perti-
nence. Elles nous aident toujours à vivre, car si notre
monde a beaucoup changé, le cœur de l’être humain
est toujours le même. Bien que vieux de deux mille
cinq cents ans, le diagnostic du Bouddha sur ce qui
rend l’homme heureux ou malheureux reste vrai. Le
constat socratique sur l’ignorance source de tous
les maux est d’une parfaite actualité. Les enseigne-
ments d’Aristote sur la vertu et l’amitié n’ont pas pris
une ride. Les maximes d’Épictète, de Sénèque ou de
Marc Aurèle sur le destin et le libre arbitre continuent
de nous parler.
DIRE « OUI » À LA VIE
Nous sommes tous confrontés à un certain nombre
de faits que nous n’avons pas choisis, que nous
n’avons pas voulus et qui nous sont en quelque sorte
imposés : c’est ce que j’appellerais le « donné » de
la vie. C’est notre lieu de naissance, notre famille,
l’époque à laquelle nous vivons ; c’est notre corps,
notre personnalité et notre intelligence, nos capaci-
tés, nos qualités, mais aussi nos limites et nos handi-
caps. Ce sont aussi les événements qui surviennent,
qui nous touchent directement, mais sur lesquels
nous n’avons pas de maîtrise et que nous ne pou-
vons pas contrôler. Ce sont les maladies, les aléas
économiques, la vieillesse et la mort. C’est le « sort »
de l’être humain. On peut le refuser et vouloir que les
choses soient autrement. On souhaiterait presque
tous ne pas vieillir, ne jamais être malade, ne pas
mourir. Certains rejettent leur culture, leur famille,
leur lieu de naissance. D’autres n’aiment pas leur
corps, leur tempérament, et souffrent de certaines
limitations physiques ou psychiques.
Ce refus est parfaitement compréhensible et légi-
time. Et pourtant la sérénité, la paix intérieure, la
joie ne peuvent nous échoir sans un acquiescement
à l’être et une acceptation profonde de la vie telle
qu’elle nous est donnée, avec sa part d’inéluctable.
Ce « oui » à la vie ne signifie pas pour autant qu’il ne
faille pas chercher à évoluer, à modifier ce qui peut
l’être, à contourner des obstacles évitables. On peut
quitter un pays qui nous oppresse, s’éloigner d’une
famille mortifère, développer des qualités, trans-
former certains handicaps physiques ou blessures
psychologiques pour en faire des atouts. Mais ces
changements ne peuvent intervenir que sur ce qui
est modifiable, et ils ne nous seront profitables que
si nous les opérons sans rejet violent du donné initial
de notre vie.
On peut ainsi intervenir sur son apparence physique,
mais nul ne peut éviter à son corps de vieillir. On peut
prendre de la distance avec ses parents et sa famille
d’origine, mais il sera impossible de trouver la paix in-
térieure si cette distance repose sur un ressentiment
permanent, sur une haine tenace, sur un refus de ce
qui a été. La sagesse commence par l’acceptation de
l’inévitable et se poursuit par la juste transformation
de ce qui peut l’être.
CONFIANCE ET LÂCHER-PRISE
La foi est l’une des dimensions les plus importantes
de la vie intérieure. Je ne parle pas de la foi telle
qu’on l’entend à propos des religions monothéistes,
c’est-à-dire la croyance en Dieu sans preuve de son
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